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Mes très chers fils,

J'ai du mal à penser que j'serai plus qu'un tas de compost décomposé six pieds sous terre quand vous lirez ça, mais faut bien que j'me rende à l'évidence : j'suis plus tout jeune et j'vois pas de cure de jouvence se profiler à l'horizon qui se rapproche dangereusement de ma tête. J'espère que vous deviendrez de bon p'tits gars et que vous en ferez pas trop baver à mon Irène. J'm'en fais pas, j'compte sur elle pour vous serrer la vis. Et j'vous préviens tout de suite, si vous parlez mal à votre mère, j'viendrai vous hanter à la Armaghédon.

J'sais que d'ici à ce que vous lisiez ça, votre mère vous aura fait lire mes mémoires. Y'a d'autres choses qu'elle vous aura expliquées, et d'autres qu'elle vous aura pas dites, parce que je considère que c'est à moi de le faire.

Je suis bien triste de penser que vous serez probablement orphelins de père, parce que je l'ai été moi aussi. Ca a pas été facile pour moi, alors j'espère que grâce à votre mère, ça se passera moins mal pour vous. J'avais pas 10 ans quand mon père est mort. Autant que j'me souvienne, il était un peu comme mon Irène : fallait toujours qu'il ait lu tous les bouquins qu'il trouvait à portée de main, peu importe de quoi ça parle du moment que c'est écrit en petit à vous en déglinguer la vue. Pour gagner du temps sur la vie qu'est toujours trop courte, il fallait tout le temps qu'il utilise ces machins du gouvernement, les énergiseurs et autres casques qui stimulent la cervelle. Sont rationnés maintenant, ces bidules, mais avant la guerre des zarbmondes, le gouvernement en distribuait à foison à tous les cobayes qui voulaient bien jouer les gogos volontaires et les tester. J'vais même violer un secret défense, mais j'm'en tape, ça a été un facteur de déclenchement de la guerre des zarbmondes, toutes ces technologies à l'essai qu'on avait tenté de piquer aux extra-terrestres.

Un jour, mon pauvre père a reçu un lot défectueux : l'énergiseur lui a pompé toute son énergie au lieu de l'énergiser, et il s'est senti tellement mal qu'il est allé prendre un bain pour se requinquer sans penser à enlever son casque accélérateur d'ingurgitation de connaissance de malheur. Il a été électrocuté dans la baignoire, et ma mère n'a eu pour seule consolation que d'entendre le légiste lui assurer qu'il n'avait pas souffert plus de 10 minutes. N'utilisez jamais ces engins de malheur, ça risquerait de vous arriver ! Et méfiez-vous du gouvernement, mes garçons, on vous dit pas tout.

Ma pauvre mère, qui avait peur que je me retrouve orphelin tout court, a voulu s'envoyer cul sec toute une bombonne d'elixir de vie pour rester plus longtemps à s'occuper de moi. Malheureusement, et elle l'ignorait, elle était allergique à ce machin vert. Au lieu de la plonger dans la fontaine de jouvence, ça lui a offert un aller simple pour un tête-à-tête avec la Muerte. J'suis bien malheureux d'avoir à vous dire ça, mes fils, mais l'allergie de ma mère, c'est tout ce qu'elle a pu me laisser en héritage : j'ai pas pu faire autrement que de faire avec le temps que j'avais, pas une minute de plus. Votre mère a vérifié à votre naissance, comme elle l'avait fait pour vos frères et soeurs, et vous non plus ne tolérez pas la mixture. J'sais que ça va vous faire un coup dur de lire ça, et je suis d'autant plus triste d'avoir à vous l'annoncer que dans cette colonie de malheur, tout le monde s'en abreuve à foison pour tenir le coup : vous étonnez pas si vos arrière-arrière-petits-enfants croisent Magalie Pérez au drive-in.

Pour une raison que je ne m'explique pas et, ce qui me rassure moins, votre mère non plus, cette allergie est transmissible à votre entourage. Après votre mariage, votre mère s'est rendue compte qu'elle tolèrait plus la mixture non plus. J'espère que c'était seulement que son amour était si fort qu'on en a fusionné quelque part, parce que sinon, ça veut dire qu'il faudra expliquer à vos fiancées les enjeux d'un mariage avec vous, et j'sens que c'est un coup à se faire planter penaud sous les fleurettes des arches matrimoniales. Du coup, j'espère de tout mon coeur de père que vous aurez un paquet d'autres atouts à faire valoir. N'épousez pas n'importe qui, essayez de trouver le grand amour comme je l'ai fait, c'est tout ce que je peux vous conseiller. Et faites beaucoup d'exercice pour vous entretenir, le sport, c'est la santé d'un corps sain dans lequel ranger un esprit pas dérangé. Mon entraînement, il m'a tenu en vie quand j'avais rien.

Au moment où vous lirez ceci, je sais que vous saurez qu'il me fallait verser 5 millions de simoléons si je voulais partir d'ici. Si vous pensiez que j'avais fini de vous pourrir le moral, j'ai malheureusement une autre mauvaise nouvelle à vous annoncer en espérant que vous irez pas cracher sur ma tombe. La chose la plus difficile que j'aie à vous dire, c'est que ça vous concerne aussi, ou, en tout cas, un de vous deux. Je suis vraiment désolé de m'être engagé dans ce bourbier désertique sans réfléchir aux conséquences. C'est que pour être certains que leur colonie capotera pas, ces enf*** de ronds-de-cuir, ils m'ont fait engager avec moi l'avenir de mes descendants à mon insu : faut qu'un garçon hérite nécessairement du fardeau, à moins de verser les fameux 5 millions, sur 10 générations du moins... Rien que ça ! Ca fait automatiquement partie de mon héritage pour l'administration, comme ça fera partie de celui de vous deux qui restera à Erehwon et devra se déclarer responsable de l'engagement à ses 18 ans. J'ai beau espérer que vous deveniez riche à ce point de millionarité, j'préfère rester réaliste. Elim ou Karim, je ne sais pas lequel de vous deux trouvera Erehwon suffisamment pas trop désertique pour y rester, mais j'espère que tu voueras pas une trop grande haine posthume ton père. Essaie de satisfaire chaque jour un de tes désirs, tu verras que la vie sera moins pénible. Et me demandez pas pourquoi il faut qu'ce soit nécessairement un garçon, l'administration est plus misogyne que votre vieux père : j'pense qu'y s'sont dit que les gars sont plus résistants à la solitude du désert. Vous verrez qu'on n'y est pas si seul, pourtant. Vous verrez aussi que c'est pas toujours pour le mieux.

Il est possible que vous me détestiez arrivé à ce point de votre lecture. J'espère que vous trouverez un reste de piété filiale quelque part dans un coin du frigo pour lire mes dernières volontés.

Comme votre mère vous l'a nécessairement raconté, on n'a pas toujours été gâté par la vie, et on pourrait même dire qu'elle s'est un peu acharnée sur nous. On nous a enlevé la garde de nos trois premiers gosses, et c'est une plaie que je ne pourrai jamais panser. J'espère de tout coeur, mes fils, que vous sauverez l'honneur des Pilgrim. Faites plus jamais rien qui puisse vous ramener l'administration chez vous... l'assistante sociale, les huissiers, tout ça, j'veux plus les voir à Erehwon.

Si l'un de vous d'eux a hérité de l'intelligence de sa mère, j'espère qu'il pourra faire médecine pour poursuivre ses travaux. Son histoire de thoracotomie, j'y ai jamais rien compris, mais ça lui tenait beaucoup à coeur. J'sais qu'elle planque toutes ses notes quelque part, j'espère que l'un de vous deux ou de vos gosses saura y comprendre quelque chose et poursuivre l'oeuvre de sa vie.

Et n'hésitez pas à vous venger de l'externe qui nous a ruiné et de sa mère l'assistante sociale, vous avez ma bénédiction, mon approbation, et pas que j'veuille vous pousser au crime, mais vous avez même tous mes encouragements. Faites simplement gaffe à ce que ça soit pas lors d'une visite, parce que ça, ça vous colle la police au train, pis c'est pas parce qu'on a une vendetta à régler qu'on doit en perdre le sens de l'hospitalité. Un visiteur, même quand on le déteste, ça reste sacré. Prenez exemple sur ce qu'on a prévu de faire votre mère et moi avec Cécile : vous le faites emménager bien gentiment et après vous faites ce que vous voulez, le légiste est un ami de votre mère.

Dans un registre moins meurtrier, j'espère que vous aimerez Docile et Douce et qu'ils ont bien continué de s'occuper de vous : j'aimerais vraiment que vous continuiez aussi à faire vivre et évoluer le Pilgrimhound. C'est un vieux rêve de gosse à moi, si vous pouviez poursuivre cette race, j'serais vraiment content et honoré posthumement.

Si vous pouviez aussi avoir la gentillesse de pas vous débarasser de nos tombes, j'aimerais que votre mère et moi on puisse se retrouver de temps en temps, même en fantômes. Ayez pitié de tous les morts d'ailleurs : laissez-les se promener tranquillement, même mon Ghédon qu'a fait si peur à mon petit Léopold. J'sais qu'Irène est pas d'accord, mais j'crois fermement que les fantômes, faut leur laisser la possibilité de vaquer, sinon ils risquent de pêter leur urne de l'intérieur à fulminer dedans, et à mon avis, ça peut qu'être pire. Et j'voudrais pas que l'enlèvement de mes gamins ait eu aucun sens, juste pour une conviction à moi sur laquelle on s'assoit finalement.

Pis surtout, soyez courageux, mes fils. J'me suis pas forcément illustré par mes faits d'armes pendant la guerre, mais j'étais pas non plus un déserteur. Y a pas d'alarme à Erehwon, parce qu'on n'est pas des lâches, et qu'on peut très bien régler leurs comptes aux rôdeurs. Essayez de garder cet esprit, mes garçons, réparez vos trucs tous seuls et tout le toutim. J'aimerais pas qu'il y ait des mauviettes dans ma descendance.

Votre père,

Léo Pilgrim

PS : méfiez-vous du paquet de blaireau qu'il y a dans ce coin. Le Renaudin, sa tronche de cake et son short, j'les veux pas dans la famille. Mais faites surtout attention aux Rapat-Sité, Vanderseaux et autres Bigster et Callus de malheur. Tous ces richards des beaux quartiers où on peut pas aller, ça serait pire que le ver dans le fruit ou ceux qui doivent me grignoter à l'heure où vous lisez ça, y a que des ennuis à se mêler le sang avec celui de ces familles-là qui croient le leur bleu. Croyez-moi, vous engagez pas avec eux.

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  - Tu dis rien Elim ?
  - Qu'est-ce tu veux qu'j'te dise ? C'est horrible, on va mourir à la fin de notre vie tout ça parce qu'on peut pas boire l'elixir de vie ! J'ai déjà droit à 3 bombonnes en plus !!!
  - Oh la vache ! J'en reviens pas ! La meuf qui m'a envoyé bouler au speed-dating, elle était vraiment sortie avec notre père ! Faut trop qu'j'trouve un moyen de la rappeler !"

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